Pour commencer, pourriez-vous revenir sur votre parcours et nous expliquer ce qui vous a conduite vers le médico-social et les EHPAD ?
Lucile Fabas-Moreaux : J’ai rejoint l’agence Hobo en 2010, avec l’envie de porter une architecture utile, attentive et profondément humaine. Très vite, nous avons questionné l’image des EHPAD et la manière de les réinscrire dans une logique de lieu de vie plutôt que d’institution. En collaboration avec l’agence belge Osar architecten, nous avons exploré le concept du « penser petit » : des organisations à échelle domestique, structurées en maisonnées. Cette approche suppose un travail étroit avec les équipes, car l’architecture ne peut être dissociée des pratiques professionnelles. Repenser les espaces, c’est aussi revisiter l’organisation du travail, l’ergonomie et l’accompagnement au changement. Chez Hobo, la pluridisciplinarité nourrit cette co-construction, avec la conviction qu’il n’existe pas de modèle unique, mais des réponses adaptées à chaque contexte.
Vous évoquez le concept de « penser petit ». Avez-vous déjà mis en place cette approche dans des projets d’EHPAD ?
Oui, nous la développons depuis une quinzaine d’années. Elle s’inscrit pleinement dans le mouvement vers un modèle plus domiciliaire. Entre 2017 et 2021, nous avons livré trois établissements organisés en maisonnées, ce qui nous offre aujourd’hui un recul précieux. Ces projets à échelle domestique créent des repères plus familiers, renforcent la proximité entre résidents et professionnels et fluidifient l’organisation du quotidien. Ils favorisent une ambiance plus apaisée et donc plus sécurisante pour tous.
Concrètement, quels leviers peut-on activer pour améliorer le quotidien des résidents et des professionnels en EHPAD ?
Les marges de progression sont nombreuses, y compris sans moyens supplémentaires. La première étape consiste à partir des usages réels : pour qui construit-on ? Les résidents, leurs proches, les professionnels et les gestionnaires n’ont pas les mêmes attentes. Un projet doit articuler ces besoins. Le bâti ne doit pas devenir un frein. En travaillant finement l’adéquation entre les besoins, l’organisation et le budget, il est possible de repositionner certaines fonctions, de repenser les circulations, de redistribuer les espaces. Ces ajustements, parfois modestes en apparence, peuvent transformer en profondeur la qualité d’accompagnement et les conditions de travail.
Pourriez-vous nous donner un exemple précis d’aménagement ayant un impact direct sur l’autonomie et l’organisation du travail ?
La taille et l’implantation des salles à manger sont particulièrement révélatrices. Dans un modèle classique, une grande salle commune au rez-de-chaussée impose de longs déplacements quotidiens, avec des ascenseurs, des couloirs, des attentes… Cette organisation accélère la perte d’autonomie et mobilise fortement les équipes. À l’inverse, créer de petites salles à manger au plus près des chambres permet de recréer une logique domestique : quelques pas suffisent. Cette proximité soutient l’autonomie plus longtemps. Dans certains projets, nous avons mesuré jusqu’à 50 % de distance parcourue en moins pour les soignants. Ce temps gagné n’est plus consacré aux trajets, mais à la relation avec les résidents. Et cela change profondément le vécu des équipes, qui peuvent se recentrer sur leur cœur de métier.
La majorité des projets concerne aujourd’hui la réhabilitation. Jusqu’où peut-on transformer un EHPAD existant, notamment lorsqu’il est conçu selon un modèle classique ?
La rénovation offre en réalité de nombreuses possibilités, à condition de commencer par un diagnostic global. Nous analysons les capacités d’évolution du bâtiment, de la structure à la sécurité incendie, en passant par l’acoustique, la performance thermique, les contraintes réglementaires ou urbaines… Cette lecture holistique permet d’identifier ce qui peut évoluer et ce qui constitue un point dur. Parfois, une restructuration profonde est pertinente ; parfois, la reconstruction ailleurs s’impose. Le principal défi reste le chantier en site occupé, long et complexe. Tout est alors affaire d’arbitrage entre ambition, faisabilité et budget, avec un objectif constant : faire évoluer intelligemment l’existant.
Vous faites également partie du Laboratoire des solutions de demain de la CNSA. Pourquoi avoir rejoint ce groupe de réflexion ?
J’ai rejoint le Laboratoire à la suite d’un appel à candidatures ouvert à tous les métiers liés au grand âge. Ce qui m’a séduite, c’est la possibilité de contribuer à penser l’offre médico-sociale de demain pour plus d’un million de personnes âgées dépendantes, à domicile ou en EHPAD. Le Laboratoire permet de capitaliser sur les expériences existantes, de développer des outils pratiques comme des plateformes de e-learning destinées aux directeurs, programmistes ou architectes, et d’accompagner les projets immobiliers dans un contexte complexe, entre contraintes budgétaires et réglementaires, attentes des professionnels et besoins des résidents. Ce travail collectif est enrichissant. Il nourrit la réflexion, favorise le partage et exige de l’humilité et de la curiosité. Il offre surtout l’opportunité de transformer concrètement les pratiques du secteur.
Justement, comment imaginez-vous l’EHPAD de demain ?
Je me méfie de l’expression « EHPAD de demain », car il n’existe pas – et n’existera pas – de modèle unique. Selon les besoins et les contextes, certains établissements conserveront une dimension plus hospitalière, d’autres se rapprocheront davantage du domicile, d’autres encore seront hybrides, mixtes, intégrés à la ville. Ce que je défends, c’est une approche à « petite échelle » : des unités de vie réduites, avec des chambres, une salle à manger, un salon et un jardin d’hiver à proximité, pour soutenir l’autonomie des résidents et rendre le quotidien plus humain pour les professionnels. L’architecture doit également être réversible : transformer un bâtiment en logements, en école ou en autre équipement ne devrait pas constituer un obstacle. Pour résumer, je suis convaincue que notre métier a un rôle essentiel à jouer pour concevoir des lieux qui accompagnent nos fragilités avec intelligence, écoute et durabilité, tout en restant capables d’évoluer avec le temps.
> Article paru dans Ehpadia #43, édition d'avril 2026, à lire ici
Lucile Fabas-Moreaux : J’ai rejoint l’agence Hobo en 2010, avec l’envie de porter une architecture utile, attentive et profondément humaine. Très vite, nous avons questionné l’image des EHPAD et la manière de les réinscrire dans une logique de lieu de vie plutôt que d’institution. En collaboration avec l’agence belge Osar architecten, nous avons exploré le concept du « penser petit » : des organisations à échelle domestique, structurées en maisonnées. Cette approche suppose un travail étroit avec les équipes, car l’architecture ne peut être dissociée des pratiques professionnelles. Repenser les espaces, c’est aussi revisiter l’organisation du travail, l’ergonomie et l’accompagnement au changement. Chez Hobo, la pluridisciplinarité nourrit cette co-construction, avec la conviction qu’il n’existe pas de modèle unique, mais des réponses adaptées à chaque contexte.
Vous évoquez le concept de « penser petit ». Avez-vous déjà mis en place cette approche dans des projets d’EHPAD ?
Oui, nous la développons depuis une quinzaine d’années. Elle s’inscrit pleinement dans le mouvement vers un modèle plus domiciliaire. Entre 2017 et 2021, nous avons livré trois établissements organisés en maisonnées, ce qui nous offre aujourd’hui un recul précieux. Ces projets à échelle domestique créent des repères plus familiers, renforcent la proximité entre résidents et professionnels et fluidifient l’organisation du quotidien. Ils favorisent une ambiance plus apaisée et donc plus sécurisante pour tous.
Concrètement, quels leviers peut-on activer pour améliorer le quotidien des résidents et des professionnels en EHPAD ?
Les marges de progression sont nombreuses, y compris sans moyens supplémentaires. La première étape consiste à partir des usages réels : pour qui construit-on ? Les résidents, leurs proches, les professionnels et les gestionnaires n’ont pas les mêmes attentes. Un projet doit articuler ces besoins. Le bâti ne doit pas devenir un frein. En travaillant finement l’adéquation entre les besoins, l’organisation et le budget, il est possible de repositionner certaines fonctions, de repenser les circulations, de redistribuer les espaces. Ces ajustements, parfois modestes en apparence, peuvent transformer en profondeur la qualité d’accompagnement et les conditions de travail.
Pourriez-vous nous donner un exemple précis d’aménagement ayant un impact direct sur l’autonomie et l’organisation du travail ?
La taille et l’implantation des salles à manger sont particulièrement révélatrices. Dans un modèle classique, une grande salle commune au rez-de-chaussée impose de longs déplacements quotidiens, avec des ascenseurs, des couloirs, des attentes… Cette organisation accélère la perte d’autonomie et mobilise fortement les équipes. À l’inverse, créer de petites salles à manger au plus près des chambres permet de recréer une logique domestique : quelques pas suffisent. Cette proximité soutient l’autonomie plus longtemps. Dans certains projets, nous avons mesuré jusqu’à 50 % de distance parcourue en moins pour les soignants. Ce temps gagné n’est plus consacré aux trajets, mais à la relation avec les résidents. Et cela change profondément le vécu des équipes, qui peuvent se recentrer sur leur cœur de métier.
La majorité des projets concerne aujourd’hui la réhabilitation. Jusqu’où peut-on transformer un EHPAD existant, notamment lorsqu’il est conçu selon un modèle classique ?
La rénovation offre en réalité de nombreuses possibilités, à condition de commencer par un diagnostic global. Nous analysons les capacités d’évolution du bâtiment, de la structure à la sécurité incendie, en passant par l’acoustique, la performance thermique, les contraintes réglementaires ou urbaines… Cette lecture holistique permet d’identifier ce qui peut évoluer et ce qui constitue un point dur. Parfois, une restructuration profonde est pertinente ; parfois, la reconstruction ailleurs s’impose. Le principal défi reste le chantier en site occupé, long et complexe. Tout est alors affaire d’arbitrage entre ambition, faisabilité et budget, avec un objectif constant : faire évoluer intelligemment l’existant.
Vous faites également partie du Laboratoire des solutions de demain de la CNSA. Pourquoi avoir rejoint ce groupe de réflexion ?
J’ai rejoint le Laboratoire à la suite d’un appel à candidatures ouvert à tous les métiers liés au grand âge. Ce qui m’a séduite, c’est la possibilité de contribuer à penser l’offre médico-sociale de demain pour plus d’un million de personnes âgées dépendantes, à domicile ou en EHPAD. Le Laboratoire permet de capitaliser sur les expériences existantes, de développer des outils pratiques comme des plateformes de e-learning destinées aux directeurs, programmistes ou architectes, et d’accompagner les projets immobiliers dans un contexte complexe, entre contraintes budgétaires et réglementaires, attentes des professionnels et besoins des résidents. Ce travail collectif est enrichissant. Il nourrit la réflexion, favorise le partage et exige de l’humilité et de la curiosité. Il offre surtout l’opportunité de transformer concrètement les pratiques du secteur.
Justement, comment imaginez-vous l’EHPAD de demain ?
Je me méfie de l’expression « EHPAD de demain », car il n’existe pas – et n’existera pas – de modèle unique. Selon les besoins et les contextes, certains établissements conserveront une dimension plus hospitalière, d’autres se rapprocheront davantage du domicile, d’autres encore seront hybrides, mixtes, intégrés à la ville. Ce que je défends, c’est une approche à « petite échelle » : des unités de vie réduites, avec des chambres, une salle à manger, un salon et un jardin d’hiver à proximité, pour soutenir l’autonomie des résidents et rendre le quotidien plus humain pour les professionnels. L’architecture doit également être réversible : transformer un bâtiment en logements, en école ou en autre équipement ne devrait pas constituer un obstacle. Pour résumer, je suis convaincue que notre métier a un rôle essentiel à jouer pour concevoir des lieux qui accompagnent nos fragilités avec intelligence, écoute et durabilité, tout en restant capables d’évoluer avec le temps.
> Article paru dans Ehpadia #43, édition d'avril 2026, à lire ici





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